De l’hospitalité berbère

Tanger (14.09.2016) – Marrakech (20.10.2016)

En arrivant au Maroc, l’une des premières préoccupations de nos hôtes aura été de nous parler des différences entre arabes et berbères. A Tanger, notre aubergiste arabe nous explique que les berbères sont des gens assez bizarres, voire un peu arriérés… Une femme nous met en garde contre ses montagnards qui ne savent pas vraiment conduire…

Sachant qu’il faut toujours partir à la découverte des gens et des pays sans à priori et se forger ensuite sa propre opinion, nous laissons de côté ce que nous avons entendu et sommes curieux de voir comment sont vraiment ces berbères?

Or nous savons maintenant que nous garderons en mémoire leur sens de l’accueil, de l’hospitalité et leurs grands cœurs.

En partant de Fès, nous avons mis trois jours pour traverser le Moyen Atlas. Ifrane et Azrou, villages très différents l’un de l’autre nous permettent d’entrer tout en douceur au cœur des montagnes. Puis la route, nous emmène toujours plus profond dans de majestueuses forêts de cèdres, nous laissant découvrir les paysages petit à petit, de clairières en clairières. Nous ne croisons presque plus personne en dehors des singes magots, déguerpissant aux crissements de nos freins. Les villages, plus distants les uns des autres et souvent en dehors des routes nous laissent en tête à tête avec la piste deux jours et demi durant.

C’est donc avec un immense plaisir que nous atteignons Boumia, bourgade située sur un vaste plateau délimitant le Moyen du Haut Atlas. Déjà la station-service, où nous nous arrêtons pour remplir notre bouteille d’essence, est propice aux rencontres. Invité par le grand patron des lieux d’abord pour un thé, puis pour un bon déjeuner, nous rencontrons bon nombre de personnes influentes du coin (le maire, un délégué de la région en campagne,…). Le fils du patron est ingénieur civil tout comme nous et nous échangeons avec plaisir sur les différences de nos métiers en Suisse et au Maroc. Finalement nous repartons de là deux heures plus tard avec pas moins de 2 kg de pommes (et oui les 3 kg supplémentaires offerts ne sont pas transportables sur nos bécanes). Nous profitons encore de cette petite ville bien vivante pour nous ravitailler. Le marchand d’une échoppe se met en 4 pour satisfaire nos besoins, envoie sa femme à côté pour nous trouver des spaghettis, nous fournit boîte de thon à la tomate, pâté halal, olive et œufs à prix marocains et surtout vérifie que nous obtenions la meilleure table d’un restaurant de brochettes! Un vrai régal! Au moment de payer, le serveur nous demande 40 euros. Surprise je repose la question. Se faire arnaquer maintenant gâcherait notre journée! Mais ce ne sont en fait que 40 dirhams (4 CHF) que nous lui devons! Tout va bien ;-)! Nous partons heureux et ragaillardis par cette escale et ces rencontres. A nous le Haut Atlas!

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Arthur bien entouré à la station service de Boumia (à sa droite le patron de la station, puis son fils ingénieur et un employé, devant le maire de la ville) 

Le lendemain, notre GPS et la carte routière nous embarque sur l’ancienne route menant à Tagoudit. Cette dernière perd à chaque crue quelques centimètres supplémentaires et est en partie déjà complètement coupée! Mais nous gardons espoir! Au loin deux personnes se promènent. Normalement où l’on passe à pied, l’on passe aussi à vélo… Non sans mal nous rejoignons donc Driss et Amine. Le premier, un adorable guide tenant une auberge deux villages plus loin, nous invite à la visiter et à y prendre un thé. Nous le partageons avec Amine, voyageur de Casablanca en quête de nature et de tranquillité pour se ressourcer. Nous nous reconnaissons bien dans sa démarche, nous aussi avides de grands espaces pour nous retrouver. Nous discutons pendant plus d’une heure de la situation du Maroc, des futures élections, des progrès qu’il reste à faire dans le pays, même si la situation s’est passablement améliorée ces dernières années. En effet le roi a entrepris de grands travaux de modernisation. L’accès à l’eau, à l’électricité, l’amélioration du réseau routier,… rendent la vie un peu plus facile aux gens de ces villages éloignés de tout. Même si la vie est douce sous cette tente berbère et qu’il faudrait plusieurs jours pour refaire le monde, nous reprenons la route en méditant les derniers propos.

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En arrivant au col nous avons eu la surprise d’être rattrapés par deux bergers un peu curieux!
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Nos vélos attirent aussi tous les enfants des villages traversés. Ils aimeraient bien des bonbons, des stylos, des cahiers et éventuellement de l’argent.

Arrivés à Agoudal deux soirs plus tard, nous sommes heureux de trouver un vrai lit et sommes accueillis comme des amis par Abdul et Haddu à l’auberge Ibrahim. Seuls visiteurs ce soir-là nous partageons le repas de nos hôteliers en toute simplicité, discutant des différences culturelles de nos pays. Ces derniers vivent dans le plus haut village marocain à 2400 m, perdus dans les montagnes et jusqu’à peu, souvent coupés du monde en hiver. Les touristes, internet et la télévision les tiennent pourtant au courant du reste de la planète et c’est en toute connaissance de cause qu’ils s’estiment heureux là où ils sont. Même s´ils sont, parfois, partagés entre coutumes ancestrales et modernité. Le plus dur reste de trouver une femme qui puisse les comprendre et accepte la rude vie d’une paysanne à la montagne. Pas une mince affaire… En effet, les femmes ici sont responsables du bon fonctionnement de la maisonnée. Ce qui comprend: les tâches ménagères, les travaux aux champs et l’éducation des enfants. En gros, elles travaillent tout le temps, pendant que les hommes chargés de ramener de l’argent à la maison, règlent parfois cette tâche en quelques mois dans une grande ville. Arrivés au village, ils ne font donc plus que les tournesols, suivant la trajectoire du soleil sur les terrasses, comme nous l’explique si bien Haddu.

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Devant l’auberge Ibrahim à Agoudal avec notre hôte Abdul à gauche et un inconnu voulant poser sur la photo!
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Vendeur de beignets de toutes sortes à Agoudal
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Dans l’antre d’un forgeron dans le village d’Agoudal

Le soir suivant en descendant en direction des gorges du Dadès, nous nous arrêtons au bord de la route à M’smir pour discuter de la meilleure option pour la nuit. Le village ne compte aucun camping, le suivant est encore loin et poser notre tente discrètement dans le coin semble compliqué aux vues de la densité des habitations le long de la route. C’est à ce moment qu’apparaît Hamid. Il nous propose son aide, puis comprenant notre problème nous invite à passer la nuit chez lui. Nous acceptons avec enthousiasme! Son colocataire momentané, instituteur comme notre hôte, a déjà préparé un délicieux tajine de légumes et agneau pour le souper, que nous partageons en discutant politique suisse et système scolaire marocain. Les classes trop nombreuses et les changements fréquents des approches théoriques les laissent perplexes. Il y a encore du travail pour offrir une école performante et équitable à tous les enfants. Au moins la langue berbère est maintenant reconnue et autorisée dans les classes…

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Grande discussion avec de gentils sales gosses…
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Un bout de route avec un motard en direction de M’smir
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Notre chambre chez Hamid à M’smir

Les parents d’Hamid habitant à Znag, à environ 70 km de M’smir sur notre route, nous sommes invités à passer la nuit suivante chez eux. Hamid nous donne toutes les informations nécessaires pour le retrouver et lorsqu’il nous dépasse sur la route en milieu d’après-midi en voiture, tout semble rouler. Malheureusement nous n’y arriverons jamais, la pluie a repris du service et nous nous retrouvons complètement embourbés au milieu de la piste nous menant au village. Il ne reste plus qu’à camper là en attendant que ça passe! Dommage!

Le lendemain soir nous arrivons sans encombre à Toundoute dans la famille de Brahim, notre dénicheur de beaux itinéraires au Maroc. Sa femme, Jamila, a déjà fait le déplacement de Marrakech pour nous accueillir, tandis que Brahim arrivera le lendemain en bus. Notre passion commune de la montagne avec Jamila rend la soirée passionnante et nous nous sentons comme à la maison dans cette grande famille. Nous y serons tellement dorlotés, qu’il sera difficile de repartir… Comme Toundoute représentait un détour sur notre parcours initial, nos amis marocains nous poussent sur plus de 100 km et nous « lâchent » au bord de la route, où nous reprenons notre périple. Nous nous réjouissons déjà de les retrouver à Marrakech.

Ce soir-là nous cherchons un emplacement tranquille pour poser notre tente. La chose est plus difficile que prévu et nous nous décidons à rouler jusqu’à la nuit pour dépasser le dernier village avant le col de Tazazert. Ce sera chose impossible. Arrivés à la hauteur de ce village, nous sommes accueillis par une foule en liesse. Aujourd’hui on marie le fils, le neveu ou le frère de la moitié du village. Yusef, un quadragénaire célibataire qui adore inviter les touristes chez lui, ne peut pas rater une occasion pareille de prouver son sens de l’hospitalité. Ni une ni deux, ils nous libèrent une chambre, où nous nous installons avec toutes nos affaires. Après une bonne omelette, la présentation d’une partie de la famille et une visite des lieux, nous partons nous coucher. La fête est de toute façon terminée pour ce soir. Le lendemain, alors que les préparatifs vont déjà bon train, Yusef nous dégote un peu de pain, du miel et du café pour le déjeuner. Rassasiés, nous sommes prêts à reprendre la route, nous paquetons nos affaires et partons à la recherche de nos nouveaux amis pour leur dire au revoir, mais tous nous prie de rester… Pas moyen de leur résister! Aussi je me fais embarquer par les femmes à la recherche d’une tenue adéquate, pendant qu’Arthur reçoit une djellaba et un foulard. Nous sommes beaux comme des papes 🙂 ! C’est ainsi que nous vivons notre premier mariage marocain. Moi au milieu des femmes qui chantent au son des tambourins sous de grandes tentes, montées dans la cour intérieure pour l’occasion, pendant qu’Arthur est réquisitionné par Ibrahim à la cuisine pour sécher les centaines de verres à thé nécessaires au bon déroulement de la fête. Ibrahim est l’un des petits frères de Yusef (ils sont 19 frères et sœurs pour 2 mères dans la famille). Aide-géomètre, il a déjà beaucoup voyagé en Afrique pour le travail et parle mieux français que la plupart des gens présents. Nous en profitons donc pour lui poser des questions sur les conditions de travail au Maroc et à l’étranger. Le Qatar, pour beaucoup d’entre eux, sonne comme un eldorado, où les salaires représentent une somme bien supérieure à ce qu’ils pourraient espérer au Maroc. Suite aux nombreux scandales liés aux conditions de travail sur les chantiers du Mondial à Doha, je m’inquiète un peu pour eux, mais ils ont l’air de connaître leurs droits et surtout travaillent là-bas pour une entreprise marocaine. Espérons que tout se passera bien. Dans l’après-midi Yusef nous emmène dans son atelier. Avec son frère Omar, ils sont menuisiers, forgerons et un peu joailliers. Ils nous présentent leur travail en quelques mots puis Yusef se met en tête de me confectionner une bague à partir d’une ancienne balle de fusil en cuivre. Une heure plus tard elle est terminée! Un beau souvenir à ramener à la maison!

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Fin prêts pour les festivités

Le soir, la mariée se fait maquiller et peut enfin enlever le voile opaque, qui lui cachait le visage tout au long de la journée. Quant à lui, le mari est enfin libéré de sa prison dorée. Eh oui! La tradition veut qu’il reste éloigné de la fête toute la journée, ayant uniquement le droit de voir son gardien qui lui apporte à manger à heures régulières. La fête continuera demain mais cette fois nous reprendrons définitivement la route. Elle est encore longue jusqu’à Marrakech.

Le sud du pays aurait dû s’avérer plus tranquille, plus plat,… C’était sans compter les orages et le vent contraire auxquels nous avons dû faire face! Aussi le jour où nous sommes arrivés á Foum Zguid après 26 km de vélo, nous n’avons jamais retrouvé l’énergie de repartir. C’est ainsi que nous avons pleinement profité de la terrasse du restaurant Chegaga. Commençant par de bonnes brochettes à midi, puis un délicieux tajine le soir et enfin un déjeuner conséquent le lendemain, nous avons au fil du temps été adopté par Ibrahim, le patron, qui nous trouvait paisibles et sympathiques. Aussi au fur et à mesure que nous venions, les prix diminuaient, diminuaient… jusqu’ à ne plus rien coûter du tout. Une délicieuse impression d’être comme à la maison.

Tous ces souvenirs et bien d’autres encore; quand un camionneur nous proposa de l’eau dans la montée d’un col, le sourire d’un vieux monsieur lorsqu’il a compris que la croix dessinée sur son couteau suisse était la même que celle de ma carte d’identité, quand le tenancier d’une échoppe envoya son fils nous chercher du pain,… Toutes ces rencontres ont rendu notre étape marocaine inoubliable! Nous reviendrons, pour sûr!

Sarah | 4 novembre 2016| Buenos Aires | Kilomètre 3’330

P.S. Certaines personnes comme Yusef et sa famille nous ont explicitement demandé de ne pas mettre de photos d’eux sur internet. Vous aurez donc l’exclusivité de ces photos quand nous reviendrons!

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Invités pour le thé dans la maison du monsieur au couteau suisse
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Remplissage des gourdes directement au puit avec l’aide de locaux. Nous devrons encore la filtrer et la purifier…
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En grande conversation avec Lahcen sur la route du Tizi n’Test
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Invités dans une famille pour le thé à Agadir Melloul, nous repartirons avec du pain tout frais 🙂

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