Haut en couleurs

Salta (12.05.17) – San Antonio de los Cobres (27.05.17)

Le voyage avait en fait commencé le 30 décembre 2016, par un email d’Arthur sobrement intitulé « matos vélo ». Le contenu était, lui, plutôt touffu. En plus de mes affaires (à peu près 40kg, dont… un vélo), j’avais aussi quelques pièces détachées pour nos 2 blogueurs-voyageurs, 2 fondues et… 270g d’Aromat. En effet, je devais arriver à Salta, Argentine, le 12 Mai 2017, plus ou moins au milieu chronométrique et kilométrique de leur périple épique, où une révision prophylactique de leurs bicycles s’imposait.

Et donc, j’arrivai dans la capitale de cette belle province du Nord, au jour et à l’heure prévus. Seul hic: le vélo était, lui à Londres, et l’Aromat ainsi que 22.7 kg d’autres accessoires essentiels, à Buenos Aires… Autant dire qu’avec une ou deux escales supplémentaires, j’aurais eu de la peine à garder un slip. Heureusement, après à peine 36h, nous étions tous réunis, et notre périple pouvait commencer. Nous partons alors… en voiture de location vers la Quebrada de Humahuaca, site classé à l’UNESCO, pour quelques jours de visite, déguisés en touristes lambda. Cette décision a priori bizarre -pourquoi trimballer un vélo, me direz-vous-, était en fait parfaitement rationnelle, car elle nous permettait de joindre l’utile à l’agréable: admirer une vallée géologiquement magnifique, pas du tout sur notre route, et surtout, nous acclimater à l’altitude en douceur avant notre vrai départ à la force du mollet.

Car, attention au roulement de tambour, Arthur et Sarah avaient le projet de grimper à vélo presque directement de Salta (1200m) au plus haut col routier des deux Amériques: l’Abra del Acay, 4950m tout mouillé.

Mais ne brûlons pas les étapes, et revenons à la « gorge de l’autel de Huma ». Tout de suite, nous montons au parking du « mirador (belvédère) des 14 couleurs », qui a l’avantage de se trouver à… 4350m d’altitude. Quelques observations évidentes en découlent , à part les photos qui parlent d’elle-mêmes: 1) nos sommets alpins labellisés comme « 4000 » ne sont pas si hauts que ça… d’ailleurs ici tout le monde parle de « 6000 ». Les simplifications par les nombres sont donc universelles. 2) monter tout de suite à cette altitude en voiture, c’est la garantie d’un beau mal de crâne. Nous redescendons alors sagement vers 3600m pour une première nuit sous tente, où la clarté du ciel austral à ces altitudes revèle une intense voie lactée… Ce n’est que la première fois d’une longue série d’émerveillements renouvelés!

Au fil de nos arrêts sur la route du retour vers Salta, les beautés de la région se révèlent, toutes minérales: tous les (hydro-)oxides et sulfides connus se sont donnés le mot pour barioler le paysage de toutes les couleurs possibles. Ce sera d’ailleurs une constante sur notre route jusqu’en Bolivie, où l’activité minière sera de plus en plus présente, transformant ces impressions visuelles en éléments purs à la valeur bien réelle: Le cuivre, qui en Argentine donne son nom à San Antonio de los Cobres. Et surtout, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde qui se trouve à Chuqicamata au Chili. Nous ressentirons ses sourdes explosions à 40km de distance… Du lithium et du bore (sous forme de borax) extraits des plaines de sel que nous traverseront. À proximité, le soufre coule littéralement des volcans de la frontière chilo-bolivienne.

A Salta, les rêveries élémentaires sont bien vite interrompues par la réalité vélocipédique: entre nous et San Antonio se dressent, outre le col précité, la Cuesta del Obispo (3360m) comme hors-d’oeuvre. Ce col représente aussi un peu mon test d’entrée dans la catégorie « cyclonaute ». En effet, ma préparation à consisté essentiellement à du ski de randonnée, et à l’ascension à vélo du modeste col zürichois de l’Albis (791m!), et encore avec sacoches à moitié pleines… De plus, au moment de transférer mes affaires au petit bonheur la chance dans les sacoches encore neuves, je sens bien que Sarah et Arthur sont, eux, parfaitement rôdés après 10 mois de route.

Bref: vais-je être à la hauteur?

Une solution simple des cyclistes confrontés à l’incertitude des informations contradictoires à propos de la route à venir est simplement: aller voir par soi-même. Appliquant le principe à la lettre, nous nous mettons donc en route. Pendant les 40 premiers kilomètres, Arthur, pédale, « en avant, calme et droit » (Général l’Hotte). Juste derrière, je m’applique à contrer le tangage et à dresser mes cheveux sur la tête quand Sarah, qui ferme la marche, m’annonce les camions à l’approche. Mais pourquoi ai-je négligé l’achat d’un rétroviseur?

Heureusement, bien vite, nous nous retrouvons à la bifurquation d’El Carril, où après la photo rituelle des 10’000km (score; hôtes: 10’000, visiteur: 40), nous commençons une ascension champêtre et à faible trafic vers la Cuesta. Le lendemain, nous ferons même 1700m de dénivelé jusqu’au col proprement dit. Je commence à prendre confiance, les dénivelés accumulés de glisse sur neige pendant l’hiver semblent convertibles en tours de roue, après tout! L’expérience du froid, elle, servira aussi en altitude…

L’autre versant du col est le début du parc national de Los Cardones. Alors que nous recupérons de la montée et réfléchissons où trouver un emplacement à l’abri du vent, Ru, une sympathique ranger (qui donne aussi la classe à tous les enfants de la région, de 6 à 14 ans), fait son apparition par la fenêtre de la laverie, la serrure de la porte étant défectueuse… Au début, elle nous propose de dormir dans sa maison de fonction « par pure solidarité féminine » avec Sarah. Mais bien vite, les langues se délient, et nous finissons par discuter de la vie en Argentine et en Suisse devant un maté, puis une, et enfin deux énormes pizzas!

C’est donc complètement rassasiés de chaleur humaine et de calories que nous reprenons la route le lendemain pour traverser les étendues de cactus. La déformation professionnelle me reprend bien vite devant ces alignements infinis des cactés, qui me font penser à des structures cristallines… Arthur, lui, plus prosaïquement, se sent souvent interpellé par toutes ces plantes qui lui rappellent une forêt de mains aux majeurs dressés spécialement à son endroit. D’aiguille en aiguille, nous arrivons à Cachi (2450m), premier village sur notre route où nous ressentons pour la première fois que nous entrons dans les régions andines: les gens, l’architecture changent brusquement, dépaysant les nombreux touristes, d’ailleurs souvent argentins eux-mêmes.

Nous nous établissons au camping municipal, et rajoutons dans nos sacoches encore un peu plus de nourriture pour affronter quelques jours d’autonomie sur le ripio de l’Abra del Acay. Nous trouverons encore du pain au prochain village de La Poma (3000m), ensuite, il y a seulement des hameaux ou maisons isolées.

Et la montée commence…

Probablement un peu intimidés par l’altitude à atteindre, nous nous en tenons, en bon Suisses, presque scrupuleusement au principes d’acclimatation du CAS (500m par jour!), et dormons ensuite dans un jardin potager à 3600m, puis passons un après-midi a lézarder au soleil dans un remblai de la route fraîchement refaite, à 4200m. Tout ce temps à se faire des globules rouges sera bien investi, car nous passerons la majorité du mois suivant aux alentours de 4000m. Enfin le grand jour arrive, et nous montons vers le col presque sans s’en rendre compte. Enfin pour ce qui est de la quantité d’oxygène… car un peu de neige est tombée la veille et le vent tourbillonnant s’ingénie à nous la mettre en pleine figure. Sur les 400 derniers mètres, les rafales sont assez fortes. En voyant une -spécialement musclée- arriver, je m’arc-boute sur la bécane avec l’intention de passer au travers. Et en effet je parviens à rester en selle, mais la rafale m’a fait effectuer un tourner sur route complet, et déjà m’accélère vers la vallée. Finalement, les réflexes reprennent le dessus et je peux planter sur les freins juste avant la collision avec… Sarah!

Le sommet de la route fini par se profiler, tantôt marchant contre le vent, tantôt en zigzaguant, poussés par les bourrasques fantasques, suivant la direction des lacets. Tout en haut, il fait à peine en dessous de zéro, mais il y a bien 80 km/h de vent, et après la photo bien méritée nous plongeons vers la vallée. La descente, bien que d’à peine 1000m de dénivelé et peu raide, se vit dans un « flow » interminable. Mais si le ressenti est bien celui du VTT, les suspensions, elles, sont inexistantes.

En effet, ça tape. Impressionnant ce que peut endurer l’ensemble, lesté des 5 sacoches et du sac à dos sur le porte-bagage. J’ai une pensée pleine de gratitude pour Sylvain, qui a fait des miracles pendant de nombreuses pauses de midi pour transformer mon ancien VTT en vélo de voyage robuste. Jusqu’à maintenant, quelques inévitables resserrages de vis et nettoyages de chaîne, mais aucune casse à l’horizon.

Après une pause nourricière et littéralement de décompression, nous finissons par atteindre la route asphaltée qui mène à San Antonio de los Cobres, et c’est sous le crachin et une ambiance plutôt crépusculaire que nous arrivons dans cette ville minière perdue à 3750m d’altitude, peu engageante à première vue. Nous sommes plus entamés physiquement que nous le pensions, mais surtout nous ne doutons pas encore que San Antonio sera – toute proportion gardée- un peu notre équivalent du Tabriz de Nicolas Bouvier.

Mais pour l’instant, et dès le lendemain, l’ambiance est festive: c’est le 25 mai, fête de la Révolution pour l’indépendance de l’Argentine. Tous le monde défile ou stationne dans ses plus beaux habits, les écoliers en uniforme, les élégantes en poncho rouge, le groupe militaire de haute montagne 22 avec ses masques de ski. Les discours sont multiples et pompeux, mais tout le flonflon s’essoufle relativement rapidement et nous laisse la rue pour fêter en petit comité un plat, national lui aussi: notre seconde fondue!

Les trois jours qui suivent se passent à se retaper à coup d’excellentes milanesa de carne, de pollo et enfin de… llama. Et aussi à sympathiser avec les cheminots du tren a las nubes, un train touristique qui emprunte la ligne du Socompa jusqu’au viaduc aérien de la Polvorilla, vers 4200m d’altitude. Mais surtout, à attendre l’ouverture des cols qui permettent le passage de la Cordillère jusqu’au Chili. Et les auspices ne sont pas bons: les montagnes tout autour de San Antonio sont recouvertes d’un voile de neige, et le vent souffle en tempête en ville, soulevant des nuages de poussières qui piquent les yeux. Surtout, le col principal situé sur la frontière, le paso Sico, est fermé pour une durée indéterminée pour cause d’accumulation de neige.

Le 28 mai, après une ultime reconnaissance des 25 premiers kilomètres depuis une colline de la ville, Nous décidons « d’aller voir »… Le premier col du Chorillo à 4560m semble ouvert, et la route jusqu’à la frontière devraient passer. Pour la suite, nous misons un peu sur la fonte des neiges…

Robin | Uyuni | 19 juin 2017 | Kilómetro 1’300

Catedral de la Virgen del Milagro, Salta
La pub parle d’elle-même
Mirador de los 14 colores: « Superbes formations en fer à repasser » dixit Corinne Thévoz
Le minéral en compétition avec le végétal nous offrent une palette de peintre sur la route d’Iruya
Uquia, dans la Quebrada de Humahuaca
Idem
La Cuesta del Obispo corresponde a un tramo zigzagueante y empinado de la ruta provincial 33 (Wiki)
L’Obispo, premier col notable en trio. Altitude affichée fantaisiste, comme souvent!
Regonflés à bloc, grâce à Ru, ranger du Parque de Los Cardones
Non, rien à voir avec l’anatomie d’un célèbre héros de bande-dessinée, mais plutôt avec une remarquable ligne droite!
En descendant vers Cachi. Au fond, le Nevado éponyme (6380m)
Surprise: en montant vers La Poma dans un paysage désolé, une verte vallée apparaît sous nos roues. (21 mai)
Camping de La Poma, à recommander en cette période de l’année pour l’absence de voisins gênants
22 mai: cinq gués parsèment la montée de l’Abra del Acay. Rafraîchissant en fin d’après-midi, franchement désagréable le matin. Une certaine Sarah a même été prise en flagrant délit de passage en force pour garder ses pieds au chaud, et en plus, ça a marché!
Un cône alluvionnaire offre à cette famille les pâtures nécessaires à 3600m d’altitude. Elle nous a généreusement mis à disposition pour camper son jardin potager, inutilisé en hiver.
Dans la cour intérieure, premier contact avec le petit dernier
23 mai: vers l’Abra del Acay, un voile de neige, résultat de la nuit précédente

La pente moyenne est de 7%, bien assez à ces altitudes, chargés comme nous sommes…
24 mai: Les bourrasques sommitales nous rendent pragmatiques, c’est-à-dire piétons
Semi-habillés, mais totalement heureux d’avoir atteint le sommet de l’Abra del Acay!
Des dégâts de l’altitude: décompression hilare
Suite de la descente de l’Acay: la neige ne va pas tarder à tomber en masse sur la Cordillère.
Fête de la Révolution du 25 Mai: à gauche de la tribune officielle, les élégantes bourgeoises de Los Cobres et leurs bambins ont sorti leurs plus beaux ponchos.
Qu’importe la veste, pourvu qu’elle soit rouge
26 mai: la neige est descendue jusqu’à 4200m… nos ambitions de traversée de la Cordillère en prennent un coup
Mes premières demi-phrases d’espagnol avec les cheminots du train des nuages, en pleine préparation pour le prochain voyage touristique. Le lendemain, le conducteur (pouce levé) nous accueillera, Arthur et moi, 5 min avant le départ dans sa cabine. Pas de photo de l’intérieur cependant, car sinon il serait dans la « mierda »!
Viaduc la Polvorilla (1932), haut lieu du tourisme local. Belle descente à VTT le vent dans le dos jusqu’à San Antonio
Les nuages de poussière envahissent les rues de San Antonio, le 26 mai
De haut en bas: Nevado de Acay (5750m), tren de las nubes, San Antonio de los Cobres
En reconnaissance le 27 mai: les 25 premiers kilomètres du col de Chorillo semblent libres de neige

2 commentaires sur “Haut en couleurs

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  1. Merci Robin pour ce magnifique récit de voyage ! J’attendais avec impatience la suite de vos aventures. Un moral d’acier, des mollets en béton armé et un humour décoiffant, vous êtes fantastiques !! Je vous embrasse et à bientôt. Barbara

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  2. Merci Robin, Sarah et Arthur pour le récit et les photos ! C’est dépaysant, surtout quand on écrit depuis une minuscule chambre d’hôtel au milieu de Tokyo …

    Amusez-vous bien et appréciez la fondue !
    Claude

    J'aime

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